Snana sous la lune sanguine

Snana sous la lune sanguine

21 janvier 2016

L'étau

Sari est un jeune homme Syrien originaire de Deir Ezzor, et désormais réfugié en Allemagne. Je l’ai rencontré début septembre alors qu'il entamait son périlleux voyage vers l'Europe, nous sommes devenus amis, puis partenaires d'écriture. Je lui dédie ce texte.


Assieds-toi. Ferme les yeux, on part en voyage.
Regarde à l’intérieur de toi. Laisse surgir quelques images de l’obscurité de tes paupières closes.
Tu vois l'endroit où tu vis? Avec ses arbres, son école, ses enfants qui disent bonjour à la dame, qui mettent les doigts dans le nez, qui se hissent au comptoir de la boulangerie une pièce à la main.
Si tu es attentif, tu entendras certainement le chant discret de quelques oiseaux dont tu ne connais probablement pas le nom. Il y a aussi ce marché, tous les mardis matin, avec ton boucher préféré qui te fait un clin d’œil en te disant  « un beau roast beef pour la jolie demoiselle ?». L’air vif griffe tes joues et tu penses que tu serais mieux au chaud chez toi avec ta botte de carottes et ta viande.
Ton téléphone sonne, c’est ton père, ta mère, ta sœur, ta tante peut-être ? Qui te donne des nouvelles de la voisine, et qui te rappelle qu’ils t’attendent dimanche. Qu’au milieu de la table fleurie, il y aura ton plat préféré, et que tu n’as pas intérêt à annuler à la dernière minute comme la dernière fois !

Cette vie-là, c’était la mienne, ou presque. Avant que les enfants ne cessent de se hisser au comptoir, parce que la boulangerie n’existe plus, éventrée par une bombe. Le marché a résisté quelques temps lui, il fallait bien, et puis, la situation s’aggravant, la nourriture manquant, les vendeurs ne se déplaçaient plus. Trop dangereux.
Cette vie-là, c’était la mienne avant qu’un soir en me retournant dans une ruelle, je n’aperçoive sur ma poitrine, le petit point rouge du laser d’un sniper.

Ils sont là-bas. Ceux que j’aime. Au milieu des ruines, terrorisés par le bruit des bombes.
Tenaillés par la faim. La soif. Le froid. L’incertitude. La peur à chaque seconde. 
Ma mère, ma sœur. Mon jeune frère si doux, son épouse et ma nièce. Ma nièce, si petite et qui pourtant ne grandit déjà plus, faute de nourriture. Les privations ont décharné son petit corps, et cette pensée m’obsède. Un enfant ne devrait jamais ressembler à autre chose qu’un petit chérubin dodu tout droit sorti d’une peinture de Raphaël.
Ils sont là-bas. Au milieu de l’enfer sur Terre. L’enfer qui passe presque inaperçu aux yeux du monde.

Je vais dormir. Je vais me forcer à dormir. Je veux fermer les yeux, ne plus être là, disparaître de l’instant présent. Comment supporter encore cette douleur atroce qui vrille mes entrailles ? Je ne veux plus la sentir, plus la vivre. Qui donc met ma tête dans cet étau implacable qui m’écrase encore un peu plus ? Un tour de manivelle, et voilà les os de mon crâne qui se tendent, résistent, dans la souffrance indescriptible et cuisante. J’ai beau grimacer, j’ai beau hurler, rien n’y fait, rien n’apaise cette fulgurante douleur.

Comment ai-je pu partir, les laisser là, livrés pieds et poings liés à la volonté du plus fou ? Comment puis-je rester ici, au chaud, le ventre rempli et impuissant ? J’aurais dû rester avec eux, là-bas. Au moins je n’aurais pas le temps de penser.

DEZLa ville de Deir Ezzor en Syrie, le 4 janvier 2014 - AHMAD ABOUD/AFP/Archives AHMAD ABOUD

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Posté par Snana à 13:09 - Commentaires [8] - Permalien [#]